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Prise en charge de l’insuffisance rénale: un casse-tête chinois pour Yalgado

«Allo, beaucoup de gens sont en train de mourir à l’unité de dialyse de Yalgado, il faut que tu écrives ça!», s’est offusqué un correspondant à l’autre bout de la ligne. D’accord, l’avons-nous rassuré. Mais puisque le Directeur général du Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo est un homme ouvert et disponible, pourquoi ne pas s’enquérir de la situation qui prévaut auprès de lui. C’était le samedi dernier, aux alentours de midi, et Robert Bibia Sangaré était à son bureau, lorsque nous l’avons contacté. Il décide, illico presto, de nous recevoir. Entretien.

Le Directeur général du Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo, Bibia Robert Sangaré
Le Directeur général du Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo, Bibia Robert Sangaré

Sans détour, le DG n’a pas fait mystère de la situation qui est préoccupante. Il y a bien tension et non rupture comme certains patients le pensent, du fait de la délicatesse du produit mais aussi des procédures de passation des marchés et des coupes opérées dans le budget de l’hôpital Yalgado.
«Nous traversons effectivement une situation difficile au niveau des consommables de dialyse. L’essentiel de ces consommables nous vient de l’extérieur. Ce sont des produits excessivement protégés et très délicats que n’importe qui ne peut pas fournir et donc que les fournisseurs ne courent pas les rues», s’explique-t-il.
L’hôpital pourrait quand même être prévoyant, en commandant les réactifs en grande quantité! Oui mais Yalgado n’a pas également les reins solides, tempère Robert Sangaré. «Notre producteur de générateurs et de consommables essentiellement utilisés en dialyse est un fabricant allemand qui a tellement de grosses commandes que nos ‘’petites’’ commandes se perdraient dans la file d’attente. Il ne livre qu’à la commande. Ensuite, nos procédures ne nous permettent pas de commander directement avec la société mais par l’intermédiaire d’un prestataire qui est obligé lui-même de passer par un représentant de FRESENIUS (le fabricant) qui est basé au Maroc et il nous livre suivant une programmation.
Malheureusement, l’insuffisance rénale, qui aboutit à la dialyse, est un problème qui est en train de prendre des dimensions très inquiétantes dans le pays. 60 à 70% des malades qui arrivent aux urgences terminent pratiquement au niveau de la néphrologie après les premiers contrôles, donc potentialité de dialyse» révèle Robert Sangaré. Ce qui fait que le service de néphrologie est celui qui enregistre le plus fort taux d’occupation des lits.
Le DG explique qu’aujourd’hui, ceux qu’on appelle les malades de la file active, c’est-à-dire ceux qui ont besoin d’être dialysés AU MINIMUM trois fois par semaine, sont à peu près 300. Et chaque séance prend entre 4 et 7 heures.

Un kit de dialyse coûte 48 000 F. En considérant que chaque malade de la file use 3 kits par semaine, cela fait 144 000 F. «Rien que pour cette année, le service de néphrologie a exprimé ses besoins à 28 000 kits qui coûtent 1 316 000 000. L’Etat a fait l’effort de subventionner un milliard. C’est louable. Malheureusement, il suffit qu’il y ait dix nouveaux malades et le calcul est bouleversé. Par exemple, entre janvier et juin, nous avons enregistré 71 malades qui nécessitent la dialyse chronique.»
Pour dialyser un malade, il faut nécessairement un générateur, un fauteuil et les consommables. Un générateur coûte la vingtaine de millions. Le fauteuil titille les cinq briques. Yalgado n’a au total qu’une vingtaine de générateurs qui marchent constamment. Inutile de faire le calcul pour savoir que certains, pour attendre leur tour (300 sur 20 équipements), sont obligés de dormir à l’hôpital. Ça, ce sont ceux qui résident à Ouaga!
Plus grave, il n’y a qu’à Yalgado qu’il y a une unité de dialyse pour tout le Burkina. Pour l’exemple, le DG explique que le week-end dernier, lorsqu’il est arrivé, il y a une dame qui l’a apostrophé en ces termes en dioula: «Mon fils, comment allons-nous faire?» Car la dame est venue de Bobo. Il y a une autre, également de l’intérieur du pays, qui a séjourné dans une famille à Ouaga avec sa fille mais au 4ème mois, elles ont été priées de partir. Elles dorment dans les couloirs de l’unité de dialyse.
Robert Sangaré avoue que le ministre de la Santé fait le plaidoyer pour qu’un effort supplémentaire soit fait mais la situation ne change pas. «C’est vrai que les temps sont durs, mais il faut agir.»
Il explique qu’avant son arrivée, pour bénéficier de la dialyse, il fallait déposer 1 500 000 F de caution. La séance coûtait 73 000 F. Ils ont travaillé à ramener la caution à 500 000 F et la séance à 15 000 F mais malgré tout, quels sont les Burkinabè qui peuvent se payer cette prise en charge! Même les personnes aisées supporteraient difficilement cette saignée financière. Ces coûts n’incluent pas les examens et les médicaments. Conséquence, les gestionnaires sont obligés de gérer humainement la situation par des facilités de paiements. Il arrive même de dialyser un patient gratis parce qu’il se retrouve dans un état critique.
Mais puisqu’il est impossible de prévoir du côté médical les nouveaux cas, toute planification se retrouve rapidement obsolète. Et comme les ressources ne permettent pas de commander de très grosses quantités, la situation est difficile. C’est pourquoi le DG avoue que «C’est vrai, nous connaissons des difficultés, je ne dirai pas une rupture mais une tension.» Et quand il y a des tensions comme c’était le cas durant la période, il faut sortir le Système D.
Avec l’hôpital de Niamey, Yalgado collabore pour de petits prêts. Ce samedi donc, le président de l’Association des dialysés était sur le chemin de retour de Niamey avec 500 bidons d’un consommable très utile dans le dispositif. Peut-être que ça va permettre de tenir pendant 10 jours.
«Nous avons notre container qui vient d’arriver à Abidjan. Mais combien de temps il va falloir pour le faire sortir du port, prendre la route, arriver à Ouaga et accomplir les formalités douanières?!» se lamente-t-il.
Ce qui fout les boules au DG, c’est cette coupure dans le budget: «Nous avons subi, au dernier trimestre de 2014, une forte régulation budgétaire de plus d’un milliard de francs. Je ne critique pas la politique de gestion mais réguler le budget d’une structure comme Yalgado de ce montant, c’est dire qu’il y a des produits essentiels qui ne pourront pas être commandés. Ce problème vient aggraver la situation. C’est difficile d’expliquer cela aux populations mais c’est la réalité» tacle Robert Sangaré.

Yalgado est le seul établissement de santé à disposer d'une unité de dialyse au Burkina
Yalgado est le seul établissement de santé à disposer d’une unité de dialyse au Burkina

Il faut que l’autorité prenne sérieusement en compte ce problème parce que, malheureusement «personne en peut dire qu’il peut échapper à l’insuffisance rénale. Du plus pauvre au plus riche. C’est notre mode de vie et de consommation qui en sont la cause. On peut même dire que l’insuffisance rénale et une maladie des bons vivants parce qu’à force de mettre à dure épreuve le rein, il en vient à lâcher. Et quand ce sont les deux, c’est la dialyse» explique-t-il, avant de poursuivre «seule la solidarité permet de résoudre le casse-tête».
L’unité de dialyse actuelle a été offerte par un prince saoudien. Pour faire face aux besoins, il eut fallu que l’unité soit équipée d’un minimum de 60 générateurs qui tournent en permanence. «Nous comprenons les dialysés mais nous essayons de gérer au mieux. Lorsqu’il y a tension, nous appelons les spécialistes qui connaissent le cas de chaque malade. Il y en a qui peuvent tenir 5 jours ou 7 sans être dialysés. Il y en a qui ne peuvent pas sauter de séance. Donc, les spécialistes établissent l’ordre de priorité. Malheureusement, au sein d’eux-mêmes, certains en veulent pas accepter cette règle. Nous avons tenu une réunion pour leur dire, en attendant l’arrivée de notre container, voici ce qui reste. Et le Pr Lingani leur a expliqué que c’est parce qu’ils ne leur font pas confiance sinon, en tant que médecins, ils savent qui a besoin impérativement de dialyse et qui peut attendre quelques jours car sa vie n’est pas menacée; qu’ils devraient être solidaires entre eux car ils se connaissent. L’idéal est de satisfaire tout le monde quand les consommables sont là mais il faut aussi réguler en cas de tension» a expliqué Robert Sangaré.
Des malades ont menacé d’aller faire un sit-in devant les ministères des Finances et de la Santé, de marcher, de parler à la presse mais Robert Sangaré est stoïque: «Il n’y a aucun problème car je ne crains pas de m’en expliquer si la presse se présente. Mais il faut que les gens comprennent que la dialyse nécessitera un effort obligatoire du gouvernement au niveau de la subvention et des facilités d’acquisition de ces produits. Il nous a été promis de doubler la subvention pour nous permettre de commander plus de consommables. Ailleurs, quand la subvention dialyse est annoncée, elle est débloquée d’un seul coup. Mais nous, nous sommes confrontés à des procédures de déblocages très compliquées. En passant même directement commande avec la société, nous retomberons dans les mêmes travers» répond le DG.
«Nous comprenons que quelqu’un qui est malade, qui voit sa vie menacée, soit inquiet mais ceux qui se dialysent depuis 5 ans ou depuis 2008, beaucoup reconnaissent les progrès que nous avons faits en ce qui concerne les coûts et l’approvisionnement car il n’y a jamais eu de rupture complète.»
Hidogo

A propos Fréderic Tieo

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